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Membre de l'Académie européenne des Sciences, des Arts et des Lettres

 
 
 
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Mais qui est donc Francesca-Yvonne Caroutch ?

Et comment la présenter ? Yvonne ou Francesca ? Poète, essayiste ou romancière ? En vérité, poète, qu’elle écrive sur Ungaretti ou Wagner, qu’elle dialogue avec des peintres ou qu’elle poursuive dans la solitude la plus pure ses méditations poétiques, qu’elle s’attache à faire revivre des figures de grands initiés comme Giordano Bruno ou qu’elle poursuive dans les moindres recoins de l’inconscient la mystérieuse figure de la licorne ; poète avant tout. Et tout chez elle est poésie, écriture, recherche de l’éther, de cette quintessence qui est le secret de la vie de l’esprit. Passionnée d’alchimie, parce qu’elle sait que la véritable alchimie est celle du cœur, et que la quête de la poésie en est la forme moderne, la plus secrète et la plus efficace aussi. Oui, poète, au plus près du mystère de la création, travaillant à se recréer soi-même sans cesse, en accord avec les pulsations les plus secrètes de l’univers : la parole, pour elle, est la fille de la terre bien-aimée, elle doit sans cesse retrouver le chemin d’une mémoire élémentaire dont les contes, les traditions populaires, les bestiaires fabuleux, les mythologies, les religions sont autant de traces qu’il importe de suivre jusqu’au bout du monde (de là, ses nombreux voyages), mais aussi de retrouver en soi, et de ne surtout pas confondre en un syncrétisme vague, mais au contraire de suivre dans les moindres de leur particularités par lesquelles ils sont authentiquement universels. 

Tout chez elle est invention, au sens ancien du mot, c’est-à-dire : découverte de ce qui est caché, mise à jour, exploration d’un lieu par le pouvoir du nom (le nom qu’elle porte, qu’elle a choisi, est celui d’un lieu, avec sa charge magique) et aussi, au sens musical du terme que connaissait bien Pierre Jean Jouve : trouvaille sans cesse inattendue, nouveauté, surprise. Jamais une image convenue, dans ses poèmes ; toujours le perpétuel mouvement, l’exubérance de l’image, comme dans cet extraordinaire Tombeau du zodiaque qui est sûrement l’un de ses plus beaux textes où les images sont autant de fruits flamboyants « dans le feu des signes », sorte de danse extatique dont l’effet sur le lecteur est véritablement de disloquer, de suspendre le temps pour le livrer aux fureurs de la sibylle, d’une parole prophétique retrouvée. 

Francesca appartient à une tradition d’écriture initiatique dont Nerval, Rabelais, Maurice Scève, Francesco Colonna ou, plus près de nous, François Augiéras constituent autant de phares, évidents ou cachés. Ecrire, pour elle, ne vaut pas une heure de peine si ce n’est pas, par la méditation, l’exploration de soi, la poursuite et la découverte toujours approfondies, toujours recommencées de notre double caché, si ce n’est pas, par la puissance de l’image, une avancée spirituelle et un progrès intérieur. Il y a dans Voyage du double (vaste ensemble de cent dix poèmes dont quarante ont paru chez Rougerie en 1988) une saisissante formule que je me risquerais bien à inscrire en tête de tout ce grand œuvre : « Les dieux nous parleront face à face lorsque nous découvrirons notre véritable visage ». Dans ce poème (XXXI) où apparaît la licorne, « fée des glaces » (l’alliée souveraine du poète au point d’être devenue l’emblème de sa quête d’unité et, par le très riche symbolisme qui s’attache à cette figure mythique, l’emblème même, pour elle, de la poésie) il s’agit avant tout de brûler l’enfer et de noyer le paradis, dans l’identité de toutes choses : formule magique qui invite, me semble-t-il, à dépasser le jeu des contraires, la division des éléments incompatibles (feu et eau) et à provoquer en soi, par une double purification (le bûcher, le déluge), la naissance du véritable visage de l’unité. La formule est si importante qu’on la retrouve dans Vol de la vacuité : 

Elle dit 
Il faut brûler l’enfer 
et noyer le paradis 
Alors le miroir se rebelle
Mais il n’y a pas de vérité ultime du poète : seulement un incessant progrès, un « éveil » qui doit beaucoup à l’exploration de la spiritualité orientale, à l’exploration du vide : une « connaissance par les gouffres » d’où le poète rapporte autant d’images qui sont de simples traces de cette quête du « sens au-delà du sens ». Comme chez Nerval, comme chez Yeats surtout, lui aussi proche, à la fin de sa quête, de la spiritualité orientale, comme chez Kathleen Raine, comme chez William Blake, c’est le rêve qui sert ici de fil rouge. « Eveillés, nous découvrons la mort ; endormis, le sommeil, et, après le dernier souffle, la vie ». Ces phrases, que Francesca a entendues en rêve « proférées par une ombre de femme », et d’autres de ce genre qui parcourent son œuvre sont les signes auxquels se reconnaissent les fidèles d’une même tradition dont j’ai dit assez de choses ici pour qu’il ne soit pas besoin d’en préciser davantage les tenants et les aboutissants : celle qui nous invite à sortir de la caverne, à déjouer par le jeu de l’images les pièges de l’étroite raison techniciste, utilitaire, asservissante, et à ressusciter en nous la grande mémoire passionnée de l’Un.  
 
Jean-Yves Masson  
Revue parlée (Centre Pompidou)
 
 
Jean-Yves Masson
(Poète, éditeur, professeur à Paris IV,Sorbonne)
 
Editions Arbre d'Or